http://web.mac.com/jeanmichelneher/Ici_Palabre/Interview_dAnne_Yoro.html
http://www.afrik.com/article14384.html
Ici Palabre: Vos oeuvres récentes (A Fric, Diaspora, 2007) se caractérisent par une présence des formes rondes, sphères ou
cercles qui semblent s’ouvrir sur l’ailleurs, révèlent des portraits ou suggèrent l’inconnu. Ces signes évoquent souvent, chez certains artistes d’origine africaine, la terre, la fécondité,
l’histoire de la création. Qu’en est-il pour vous ?
Certains de vos tableaux surprennent par la finesse du trait (Le Vieux Rwandais, La Visionnaire, etc.) et par ces ornementations, sortes d’arabesques et filigranes à motif floraux qui campent
l’arrière-plan de vos sujets. D’où viennent ces motifs ? Sont-ils nés de votre imagination ? Quel rôle jouent-ils dans vos toiles ?
J’ai toujours eu un travail abstrait pour représenter les choses que l’on ne voit pas. Les choses inconscientes. Passionnée de sciences cognitives, cela inspire mon travail abstrait. Au fond, le temps n’a pas beaucoup d’importance, ci ce n’est les échéances matérielles et environnementales auxquelles il nous confronte. Cela pose le problème de l’adaptation et donc de la mutation. C’est donc un thème central dans mon travail. Je me suis souvent posée la question de savoir quelle vie j’aurais mené si j’étais née noire, il y a un siècle, blanche il y a deux siècles etc.… J’ai des mémoires dans ces deux continents. Je ne le vis pas comme une dualité mais au contraire comme une double capacité de lecture des événements, une sorte de grande force qui me pousse à la relativiser les clivages. D’où la série « 6TEM ».
Chaque artiste, d’où qu’il vienne, expose au regard des autres le produit combiné de son imaginaire et des influences qui l’ont affecté. Parlez-nous de vos influences. Y’a-t-il un artiste en particulier qui vous ait influencé ?
J’ai été marquée dès ma plus tendre enfance par Gauguin. Par ses couleurs. Je ne comprenais pas qu’il puisse représenter des êtres vivants et la mer par d’autres couleurs que celles qu’il me semblait voir. Et puis je suis tombée sur la tête quand j’ai compris ce qui allait ce passé en Côte-d’Ivoire. C’est alors que j’ai commencé à entrevoir d’autres réalités, d’autres mondes. Des grilles de lecture différentes mes ont apparues et j’ai commencé a aller vers la peinture abstraite, et des mouvements comme le surréalisme. Plus récemment, les univers de Kassi, Stenka, et Tiébena Dagnogo ont nourri ma démarche.
Le monde présent et visible, l’histoire qui se construit, sources inépuisables d’images et de sensations, est le terreau à partir duquel
nos pensées prennent forme. Certains artistes contemporains d’Afrique revisitent les réalités, de multiples manières bien sûr, mais offrent invariablement dans leurs oeuvres les uns une
métaphore des douleurs africaines (colonialisme, esclavage, guerre, exode, pauvreté, misère urbaine, déracinement, etc.), les autres un commentaire critique, d’autres encore dénoncent avec
fermeté . Je pense par exemple à Cheri Samba, Solly Cissé, Bodys Isek Kingelez, pour les plus connus.
Je suis très critique par rapport à l‘ordre, je veux dire l’ordre établi. Je suis une grande spécialiste de la nage à contre-courant, une
espèce de rebelle au quotidien. Mais je me soigne. Or je sors d’une famille riche en drames, persécutions et traumatismes. C’est ma matière première. Il me parait important de transcender
ces blessures et de vivre en pensant à ceux qui survivent.
Chaque pièce, chaque tableau, me semble t-il conserve « la charge des émotions » de son créateur. Je me rend compte que j’aime l’idée que mes œuvres renvoient à une sorte de solution,
d’apaisement. Je réfléchis toujours à une certaine problématique en peignant. J’arrête de travailler un tableau quand j’ai trouvé une solution, fusse-elle temporaire. Nous allons d’instants
précaires en présents incertains. Il faut trouver un équilibre. C’est une nécessité.
Par contre l’écriture est un médium qui me permet d’ extérioriser des choses brutes et brutalement. Je pense qu’il faut avoir le courage de ses opinions. La roue tourne. Être capable de dire Non, pour mieux dire Oui. C’est un art, qui comme toute chose passe par la connaissance et par le travail sur soi. On ne peut vouloir changer le monde, si on ne commence pas par soi même !
Vos oeuvres a contrario semblent construites sur le souvenir, et paraissent sublimer des réalités neutres et comme figés dans le temps (“Échelle Kassena”, “Mes racines, Tes racines”).
La série « Kassena” peut être considérée comme une commande. Elle a un coté exceptionnel. Ce qui m’intéressait s’était de montrer
l’ingéniosité et la beauté du travail des femmes Kasséna en architecture. Dans ce cadre, j’ai donc travaillé à partir de photos pour l’exposition « Femmes bâtisseuses
d’Afrique » présentée par Amélie Essesse à l‘UNESCO en 2006.
Pour la série des arbres, j’ai travaillé sur la métaphore de ce que l’homme devient en ville et dans le monde contemporain: un
tronc . Plus de racines et plus de tête. Une bille de bois. Une marchandise. Un code barre.
« Mes racines, tes racines » est un appel au secours, dans un premier temps. Ensuite ce tableau rappelle que nos ancêtres viennent tous du même continent, l‘Afrique. Un troisième
degré de lecture est finalement un message d’amour au sens universel du terme.
Il me semble que la problématique « des déracinés » est centrale. Les systèmes sociaux, économiques et politiques, la
mondialisation, même dans l’hémisphère nord tendent à faire perdre leurs repères au commun des mortels. Le type de pathologies et les compensations
comportementales qui se développent en attestent: banalisation de la consommations de stupéfiants auprès des plus jeunes, violence conjugale, pédophilie, augmentation de la criminalité en
tout genre .
En proie au changement pour continuer à créer de la richesse pour des minorités, la société changent trop vite dans l’hémisphère Nord et dans l’hémisphère Sud mêmes si cela se manifeste différemment. Nous sommes tous confrontés à ces mutations, idéologiques, technologiques ou génétiques. Nous appartenons tous au même 6TEM . Celui des habitants de la Terre . Qui jetons nous à l’eau ? Cela me renvoie au tableau de Théodore Géricault / Le radeau de la Méduse.
N’en demeurent-elles pas moins un medium grâce auquel vous transmettez votre point de vue sur les sujets qui vous interpellent ?
Certes, la peinture est mon médium de paix favori.
Le tableau “So Much trouble in this world”, visible sur votre blog( http://anneyoro.over-blog.org/photo-1105896-so-much_jpg.html), semble évoquer les
tourments infinis de l’existence terrestre, le flot ininterrompu des douleurs. Les nuances de couleurs, les effets de lumière semblent indiquer que le salut vient d’en haut. Peut-on dire qu’il
existe une dimension mystique dans vos oeuvres ?
Vous le dites mieux que je ne le ferais ! Effectivement je trouve que l’ être humain est un drôle d‘animal (!), dominateur et pourvu d’un
sacré Ego. Au fil des années, des siècles et des millénaires, il réitère les mêmes fonctionnements. Le salut vient d’en haut sans doute. En tout cas de la capacité que l’on a se détacher de sa
condition « d’homme ». Réussir à transcender la médiocrité de nos conditionnements me semble être le sens de cette vie. La matérialité ne m’intéresse que pour autant qu’elle me
permet d’atteindre des objectifs bien précis. J’ai l’habitude d’être qualifiée de mystique. Cela me laisse méditative, mais en tout cas à ce sujet, je n‘aime pas les dogmes car ils
séparent !
“So Much trouble in this world” est aussi le titre d’une célèbre chanson de Bob Marley. Y’a-t-il un lien? Plus généralement, la musique est-elle pour vous une source d’inspiration
?
Je pense qu’il existe des passerelles entre les différentes formes de communication . Ainsi on peut relier un tableau à un environnement
musical, cinématographique, tactile, olfactif, culinaire et inversement. La musique me nourrit. Elle vient matérialiser mes émotions. Je viens d’une famille de musiciens et de
guérisseurs. Tout cela est très lié. Ne dis t-on pas que la musique adoucit les mœurs ? Elle m’accompagne dans tout ce que fais. Grande fan de jazz, j’aime aussi la musique dite
sacrée, classique ou contemporaine même si je n‘en comprend pas toujours l‘idiome, la langue. La bonne musique est un langage universel. Ce que j’écoute? De tout: de Ahmad Jamal,
Dave Holland, Omar Sosa, du Fela père et fils, Roy Hargrove, Ramsès Lewis, Coltrane, Miles Davis, etc
Pour répondre à votre question, une fois ce tableau terminé, ce titre de Bob Marley s’est imposé comme une évidence. Il avait eu précédemment Exodus, également.
En tant qu’artiste franco-ivoirienne, vous êtes l’empreinte concrète d’une rencontre entre deux univers sinon opposés, radicalement
différents. Pensez-vous que votre travail illustre cette ambivalence d’une culture occidentale et africaine ?
Je l‘espère. Mais le regard que les gens portent sur un œuvre dépend de leur champ de vision. Or la plupart des personnes ont beaucoup de mal à s’accommoder de ce qu’il ne comprenne pas et donc de ce qu’il n’accepte pas dans les faits. Même s’ils l’acceptent en théorie. Les métissages en font partie. Aussi ils voient les choses de façon manichéenne. C’est quelquefois amusant mais souvent pathétique. J‘ai une anecdote à ce sujet. Un jour une personne (une avocate) qui voit le tableau intitulé « Ne me coupez pas la tête » me dit : « Cette foret tropicale est magnifique ». Je lui réponds alors: « Oui, merci, j’ai voulu faire ressortir l’exotisme du Parc Floral de Vincennes. Car chère madame, sauf le respect que je vous dois, je vis ici ! » C’est Palabre !
Votre parcours personnel conduit-il à vous définir comme une artiste de la diaspora ?
Je suis de cette diaspora comme de toutes les diasporas. En tout cas j’en comprends et j’en vis la problématique. Même si je suis également
française de naissance et par filiation. C’est la couleur de la peau qui prend le dessus. Puisqu’il faut le dire. Je suis d’un « ailleurs » visible , qui selon l’ actualité,
fait ou non de vous, des citoyens de seconde zone . Je suis d’un ghetto, dans lequel on enferme les représentants des pays avec lesquels on a pas résolu les problèmes économiques et donc
diplomatiques. La presse s’empresse de diaboliser certains pays et cela s’en ressent sur le regard que l’on porte sur les artistes qui en sont originaires. Il est de bon ton, quand
on est africain, de peindre la corruption entre noirs mais pas entre noirs et blancs. Pourquoi ? D’autres s’empressent d’écouter ou de lire n’importe quoi. Et du coup, certains artistes
qui font de l’art africain, de la musique africaine, de la danse africaine quelques fois sans y avoir mis les pieds- se vendent très bien. Cela est valable pour d’autres continents, d’autres
contrées évidemment. Je pense à l’ Inde ou à la Chine.
De toute évidence, l’Afrique, où pourtant vous ne vivez pas en ce moment, occupe une place prépondérante dans votre travail. L’éloignement géographique est-il un frein à votre créativité ou
au contraire est-ce principalement ce qui la stimule ?
Ce qui est une source d’inspiration, c’est entre autre, ce que je vis au quotidien et ce que l’actualité me renvoie sur mon identité. C’est le différentiel entre ce qui se dit de façon
idéale, et ce qui se fait concrètement. Si j’étais ailleurs ce serait pareil. Je peindrais en réaction à mon environnement. Je construis ma zone de sécurité partout ou je suis. Oui, je peins
l’Afrique qui est en moi, que j’aime et que je défends ! Certains métisses s’offusquent d’être traités de noir . C’est ma fierté. Être fière de ces origines ne veut pas dire que l’on soit
responsable, ou qu’on valide certains comportements. Je peux dire la même chose de mon sang blanc. Il faut faire la part des choses . Et c’est-ce que j’essaie de faire pour les
autres.
Un article de Jean-Michel NEHER pour "Ici Palabre.com", le 7 mai 2008